Le Blog de Sylvaine Delacourte.

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La Révolution de la synthèse

Depuis bientôt un siècle, toutes les innovations dans le domaine de la création sont basées sur les découvertes de corps nouveaux odorants de la recherche en chimie organique.

Cela, sans mésestimer le rôle important des produits naturels traditionnels indispensables à une parfumerie de qualité, car les produits naturels sont indispensables.

Nombre de produits naturels nouveaux ont permis aux parfumeurs créateurs d’aller de l’avant avec des accords inédits, en exemple le bourgeon de cassis (1970) utilisé pour la première fois dans Chamade , l’absolue aiguilles de pin du Canada, l’absolue Algues, absolue Eucalyptus etc..

Chaque année, nous découvrons de nouvelles matières premières naturelles ou nous re-découvrons des classiques revisités , comme le patchouli clair ou cœur  de patchouli : un patchouli débarrassé des notes terreuses et vieillottes. J’ai senti récemment de belles notes fruitées naturelles qui n’étaient pas envisageables quand j’ai débuté dans cette profession :(ester de poire , pomme etc.. )

Fausses idées

*Je suis allée dernièrement dans  une célèbre enseigne , et j’ai entendu   » ce parfum est 100 % naturel! »quand j’ai demandé ce qu’il y avait dans la composition , la conseillère m’a parlé de lilas , de muguet et de freesia!!(regarder article fleurs atypiques)

*Beaucoup pensent aussi que les produits de synthèse ne sont « pas chers »!

*Les produits de synthèse sont obtenus à partir du pétrole (c’est vrai en partie: les aldéhydes par exemple ) mais de nombreuses molécules ont été identifiées dans les produits naturels)


Un peu d’histoire

en 1833/34 : Dumas et Peligot isolent l’aldéhyde cinnamique de l’essence de cannelle.

en 1844 , Cahours trouve dans l ‘essence d’anis, son constituant principal : l’anéthol.

Le chimiste Anglais : William Henry Perkin synthétise en 1868 le principe odorant de la fève tonka : la coumarine.

La coumarine est utilisée la première fois en 1882 dans la Fougère Royale créée pour Houbigant.

En 1869, découverte de l’héliotropine utilisée dans Après l’Ondée , Après l’ondée qui contient également la molécule de l’ aldéhyde anisique découverte en 1887.

En 1874, Les chimistes Tiemann et Reimer fabriquent industriellement la vanilline.

1880 découverte des notes cuir  qui sont présentes dans les cuirs de Russie : les quilonéines, n’oubliez pas qu’il y a eu plusieurs cuirs de russie, celui de Chanel , de Guerlain et bien d’autres ..

En 1888, le Chimiste Baur réalise un musc artificiel beaucoup moins coûteux que le musc tonkin, (ce dernier est interdit dorénavant!)

en 1889 Jicky Guerlain utilise dans beaucoup de produits naturels  (qui donnent une alchimie unique avec la peau ), les premiers produits de synthèse : coumarine , vanilline et linalol pour booster la vraie vanille, et la fève tonka .

Image1 jicky

Dans les années 1900 , Moureu et Delange découvrent l‘Octine et l ‘heptine carbonate de Méthyle, à la note violette (feuilles)

1903 : Blaize et Darzens participent à la création des aldéhydes

1908 : création de l’ hydroxycitronnellal en partant de l’essence de citronnelle etc..à cette date, création de  la note pêche qui sera utilisée la première fois dans Mitsouko.

La synthèse est présente de réels avantages : Les produits de synthèse peuvent être obtenu à tout moment dans les quantités que l’on souhaite.

Pour les produits naturels, c’est beaucoup plus aléatoire : les récoltes peuvent subir des pénuries : par exemple : durant le grand tremblement de terre en Iran, toute la récolte de Galbanum a été anéantie.

Tout commence en 1774, à Paris, avec une parfumerie baptisée « A la Reine des Fleurs ».
A la tête de cette boutique : Michel Adam, un homme dynamique qui réussit en quelques années à s’imposer comme fournisseur officiel de la Cour de Louis XVI puis, dans la foulée, des Cours étrangères.

Esprit de famille oblige, son fils lui succède en 1799 avant de laisser la place à un proche parent, Pierre Guillaume Dissey, puis à la dynastie des Piver, inaugurée avec Louis Toussaint Piver.

Sous l’impulsion de ces hommes entreprenants, l’enseigne L.T. Piver prend son envol et part à la conquête du monde. C’est le début d’une formidable réussite. Des succursales sont créées en Angleterre, en Belgique, en Espagne, en Autriche, en Russie, au Brésil. Au XIX ème siècle, on compte plus de cent implantations L.T. Piver dans le monde !
A Paris, de nombreux magasins de détail s’ouvrent. Parmi les clients les plus fidèles, on trouve aussi bien Sarah Bernard que la famille Bonaparte. Côté fabrication, une usine de traitement des fleurs s’installe à Grasse et une autre à Aubervilliers, spécialisée dans la fabrication de différents produits cosmétiques. En 1926, 1500 ouvriers y travaillent, produisant quotidiennement quelque 50 tonnes de produits.

Georges De Laire est le premier industriel à créer des produits de synthèse : Il ouvre une usine de Chimie. (Héliotropine, Terpineol, Alcool Phenyl Ethylique…

Louis Roure, l’un des fils de Claude Roure est le premier à faire entrer la chimie dans la maison Roure. Convaincu de son intérêt pour la composition des parfums, il crée, en 1902, à Argenteuil, une usine de produits de synthèse. Pour éviter qu’une telle audace n’effraye ses clients parfumeurs, il lui donne le nom de son ami Justin Dupont.

La société Dupont va avoir des fabrications réputées comme les ionones, les méthylionone, crées vers 1905 ; ainsi que l’aldéhyde alpha amylcinnamique, l’acétivénol.

En 1926, lorsque la clientèle eut compris que la chimie organique permettait des notes originales et plus diversifiées, les deux Maisons fusionnèrent. Les bases synthétiques telles ambar, Jasmin invar, Mugone, Neroli D, Rose JD, Tubéronal, accroissent sa renommée.

L’éthylvanilline, mise au point par Justin Dupont, permet à Jacques Guerlain de réaliser Shalimar.shalimar extrait

Germaine Cellier


Après des études de Chimie, Germaine Cellier, Bordelaise, entre chez Roure en 1930. Elle est chargée de s’occuper des produits de synthèse. Elle les utilisera d’ailleurs avec audace à travers des overdoses.
Sa rencontre avec Robert Piguet, ancien modéliste chez Poiret qui a fondé sa propre maison, débouche sur une création audacieuse. Pour ce couturier qui lui parle de corsaires, de bateaux, d’aventures lointaines, elle crée, en 1944, Bandit, un chypre cuiré où elle ose introduire 1% d’Isobutyl quinoléine: la fameuse note cuir. En 1954, elle n’hésite pas à mettre dans Vent Vert réalisé pour Pierre Balmain, 8% de Galbanum…
Germaine Cellier est le premier grand parfumeur femme.

En 1898, Léon et Xavier Givaudan ouvrent à Zurich leur premier laboratoire de synthèse pour la parfumerie.
En 1905, ils engagent Marius Reboul, un jeune chimiste, doté d’une excellente mémoire olfactive et d’une vive imagination. Il va créer des Bases originales, facilitant l’élaboration des parfums en mélangeant matières premières synthétiques et naturelles.

L’introduction de la synthèse dans la parfumerie a des répercutions sur le métier de parfumeur qui est perçu plus scientifique, plus intellectuel, plus abstrait et plus artistique. Le parfumeur devient artiste. Comme la musique, le parfum se déroule dans le temps. Des correspondances se font entre les notes de musiques et les notes olfactives. L’instrument de travail du parfumeur est d’ailleurs appelé orgue.

Ernest Daltroff est né au sein d’une riche famille  de Russie Émigré en  France et devient chimiste, il crée la maison des Parfums Caron avec son frère Raoul Daltroff (employé au conditionnement ). Il se souviendra longtemps que, dans son enfance, sa mère lui mettait souvent une goutte de son parfum derrière les oreilles. En 1902, il rachète à Paris une ancienne parfumerie rue Rossini, la Maison Emilia, qu’il transforme en Maison Caron, du nom d’un acrobate à la mode, avec la collaboration d’une ancienne modiste, Félicie Wanpouille (1874-1967). Il crée Narcisse Noir en 1911; Tabac blond en 1919 (parfumerie très élitiste conçue pour l’exportation)…

Celle-ci reprendra la maison lorsqu’en 1939 Daltroff sera obligé de s’exiler aux États-Unis pour fuir les persécutions anti-juives, et que celle-ci risque la liquidation. Elle la dirigera jusqu’à sa mort et on l’appellera longtemps Madame Daltroff. Elle fit aussi le design de nombreux flacons de parfum, en cristal baccarat.

François Coty est un autre grand créateur qui a su faire l’alliance du naturel et de la synthèse. Son parcours est celui d’un homme ambitieux qui connut la plus extraordinaire réussite avant de sombrer dans une ruine retentissante.

Sa vie est comparable à celle de Napoléon, originaire de Corse comme lui de petite taille comme lui qui connut une réussite énorme avant de tomber dans une ruine spectaculaire.

Après un stage à Grasse chez Chiris, il se lance dans cette activité. En 1904, il présente sa « Rose de Jacqueminot » au responsable des achats des Grands Magasins du Louvre. Furieux d’être éconduit, Coty aurait brisé le flacon sur un des comptoirs. Les senteurs libérées par ce geste de colère séduisent de nombreuses clientes et lui ouvre la voie d’une réussite fulgurante. L’année suivante sont lancés deux succès : L’ambre Antique et surtout l’Origan construit autour de l’Iralia, Diantine, Fleur d’oranger, violette, jasmin, rose, œillet…

En 1917, il crée un parfum Chypre, après ceux créés par Guerlain : accord composé de :  Mousse de chêne, Patchouli, jasmin, Vétiver, Santal, Bergamote, Vanilline, Coumarine…

Coty se présente comme Artiste, Industriel, technicien, économiste, financier et sociologue. Tous ces titres sont mentionnés sur sa carte de visite.

Durant la crise des années 30, le vent tourne. Ses 3 passions : La politique, le journalisme et la bourse ainsi qu’un divorce ruineux eurent raison de lui. Après avoir collectionné les châteaux, les maîtresses, amassé une fortune colossale, créé des filiales à l’étranger, être devenu patron de presse, ce « Napoléon de la parfumerie » meurt comme son illustre compatriote dépouillé et abandonné.

Conclusion
Les produits de synthèse ont apporté a la parfumerie des notes qui ont enrichi l’orgue du parfumeur : la note violette , la note lilas, lys, muguet, fruits etc ..que l’on ne peut obtenir de façon naturelle,

La synthèse nous a également enrichi l’orgue de notes originales : aldhédydes etc..

Attention, certains produits de synthèse sont bien plus chers que des produits naturels.

La synthèse a permis également de donner de la ténacité au parfum, ainsi que du sillage.

Les produits naturels sont vivants et donnent un supplément d’âme, les produits de synthèse sont plus linéaires, stables et  n’évoluent pas comme les naturels. L’idéal est une bonne combinaison des deux , tout en privilégiant une grande quantité de naturels.

Des grandes découvertes comme l’hédione 1962(Firmenich) (isolée du jasmin )a permis la création du sublime parfum : Eau Sauvage de Dior.

Les damascones 1970 (isolées de la  rose) (Firmenich) ont été utilisées pour la première fois avec brio pour la création de Nahéma et Jardins de Bagatelle.

Le sandalore ajouté au santal naturel ont permis la création de  Samsara.

L’ethyl maltol a été créé en 1969: fameuse note caramel utilisée la première fois dans Angel. *etc la liste est loin d être exhaustive .

Chaque  année,  nous pouvons découvrir de nouvelles molécules de synthèse (il y en a environ actuellement 3000/ 4000

et chaque année aussi , nous découvrons de nouvelles matières premières naturelles (environ 1000)

Toutes ces découvertes concourent au développement, au renouvellement, à l’enrichissement de la création en Parfumerie.

Sylvaine Delacourte

Nez, parfumeur, passionnée par Guerlain.

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5 Discussion to this post

  1. Ane Walsh dit :

    Très intéressant, très informatif aussi. Je vous remercie.

  2. Laurent Husser dit :

    Fort intéressant et assez fascinant, cela bat en brèche les idées reçues sur la synthèse qui serait « cheap ».
    Du coup je m’interroge, je porte régulièrement « Mouchoir de Monsieur », qui comporte une note assez prononcée de civette au départ (un peu comme Jicky d’ailleurs).
    Comme il semblerait qu’elle soit interdite désormais, par quoi est-elle remplacée de nos jours pour ces parfums ? et ces deux substances animales/synthèse sont -elles vraiment semblables olfactivement ?

    • Sylvaine dit :

      merci Laurent de cette question : les notes animales interdites sont remplacées par des bases contenant a la fois des naturels et des produits de synthèse qui s’approchent au plus près de l’odeur originale, l’effet est assez bluffant !

  3. Sayparis75 dit :

    Bonsoir Sylvaine,

    Encore un « post » bien instructif!

    Aujourd’hui j’ai eu l’occasion (pour ne pas dire la chance) de sentir sur ma peau l’Abeille de Guerlain…après quelques recherches sur les notes composant ce jus rare…je ne vois pas apparaître la mention « note de chevrefeuille »…alors que sur ma peau c’est bien cette odeur qui se dégage (avec des variations) à l’évidence. Serait ce le mariage de l’orange et du jasmin qui donnerait naissance à cette senteur?
    En effet, tous les étés, mes parents cueillent les fleurs de chevrefeuille de leur jardin et les laissent sécher pour en faire des tisanes; se dégagent alors les effluves d’un miel « très » capiteux… et cet après midi, en sentant l’Abeille, c’est bien ce souvenir olfactif qui m’est venu à l’esprit!
    Avez vous participé à l’élaboration de ce parfum?

    Say.

    • Sylvaine dit :

      BONSOIR Say
      Seulement une quarantaine de personnes auront effectivement la chance de porter cette fragrance que je trouve particulièrement réussie , ce flacon sublissime a été vraiment un vrai succès , toutes les pièces ont été vendues , il y a déjà une liste d’attente pour la prochaine abeille qui sortira l ‘année prochaine avec des ailes dorées! et une autre fragrance florale.
      quant a celle de cette année , a laquelle j’ai collaboré, la volonté fut de reproduire un champs de fleurs jaunes et miellées avec un souffle de notes fraiches et vertes, l’effet chèvrefeuille n’a pas été voulu , , mais je la comprends avec l’association de l’orange , jasmin , pointe de mimosa ,et notes vertes! puisque nous ne pouvons pas avoir de l’essence de chèvrefeuille naturelle , celle ci n’existe pas, merci de votre intervention, bonne soirée

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