Histoire de Guerlain

En 1828, lorsque Pierre-François-Pascal Guerlain ouvrit sa première boutique, rue de Rivoli, dans le Paris de Charles X, songeait‑il à cette maxime ? C’est peu probable. Jeune provincial venu tenter sa chance à Paris, après avoir obtenu ses diplômes de médecin chimiste en Angleterre où il a appris, entre autres, la manière de fabriquer les savons, il ne manque ni d’audace ni de ténacité et, par-dessus tout, possède le goût de la qualité. Plus tard, il dira à ses collaborateurs : « Faites de bons produits, ne cédez jamais sur la qualité. Pour le reste, ayez des idées simples et appliquez-les scrupuleusement. » Déjà, en ouvrant cette première boutique au rez‑de‑chaussée de l’hôtel Meurice, à l’emplacement même de l’actuelle salle à manger, Pierre-François-Pascal démontre son sens du prestige. Pour travailler dans la sérénité, il fait édifier sa savonnerie dans un quartier alors réputé pour son calme, presque à la campagne : place de l’Étoile ! Paris vit alors au rythme des valses et du romantisme. Victor Hugo est au sommet de son art, Alfred de Musset s’achemine à grands pas vers la célébrité. En 1830, le roi Louis-Philippe succède à Charles X, avant d’être lui-même remplacé, en 1848, par Louis Napoléon Bonaparte, futur Napoléon III. Peut-on imaginer plus belle époque pour s’installer parfumeur ? Paris sent alors le goudron dont on commence à enduire les rues envahies par les fastueux équipages d’où descendaient les robes à crinoline et les sveltes silhouettes des dandys. De la marquise de Girardin à lord Seymour, une clientèle des plus célèbres fréquente déjà Guerlain.
Pierre-François-Pascal, alliant de solides connaissances pharmaceutiques aux nostalgies de sa Picardie natale, où sa famille exerçait le métier de potier d’étain, apprivoise de magiques effluves dans son laboratoire. Il choisit sa raison sociale : « parfumeur vinaigrier » (les vinaigres de toilette sont encore très prisés). Ses savons « Sapoceti », confectionnés à partir du blanc de baleine, sont déjà parfumés aux essences naturelles de rose, jasmin, gardénia… Il concrétise ses ambitions de parfumeur en composant des fragrances qui sont des pensées émues à sa jeunesse : « Senteur des Champs », « Esprit de Fleurs », ainsi qu’un hommage à l’Angleterre où il a appris les rudiments de son art : « Bouquet du Roi d’Angleterre », « Bouquet du Jardin du Roi », « Parfum des Rois ».

Teint de rose et parfum d’un soir

Parallèlement à son talent de parfumeur, Pierre-François-Pascal propose des produits de soins importés d’Angleterre comme la « Lotion de Gowland », destinée à blanchir la peau et formule, pour ses clients, des lotions, des produits de toilette et de maquillage sophistiqués, tous conçus autour de matières premières naturelles. Le « Blanc de Perles » pour blanchir la peau côtoie la surprenante crème à la « Graisse d’Ours liquéfiée ». Les élégantes se pressent dans la boutique pour acquérir aussi le « Cold Cream of Roses » qui protège la peau des agressions climatiques, l’ « Ambrosial Cream » ou, plus inattendue, la « Crème de roses aux limaçons ». L’art du maquillage n’est pas en reste. La « Poudre de Lys » assure un teint d’albâtre.

Cet indispensable, selon les diktats de la mode de l’époque, lui vaut un succès immédiat. Les lèvres sont légèrement rosies grâce à l’« Extrait de Roses pour les lèvres » liquide, dont la ténacité est un argument de vente, et par le « Roselip », premier fard solide présenté dans un adorable petit pot réalisé en porcelaine de Paris. La mode est également aux produits d’hygiène comme ceux destinés à rafraîchir l’haleine des fumeurs invétérés, à lutter contre la chute des cheveux ou bien à protéger les seins des nourrices avec un produit comme le « Baume de la Ferté ». Créé en 1830, ce baume, à base de tanin de vin de Bordeaux, connaîtra une mutation exceptionnelle au cours de son existence car, au XXe siècle, il sera toujours vendu mais pour redonner leur souplesse aux lèvres.
Déjà, le fondateur de la maison Guerlain affirme son autorité et personnalise le parfum. Il s’agit d’associer un arôme, une senteur, à une personnalité, à une ambiance. Guerlain ne se départira jamais de ce principe. À l’époque, on lui demande de créer un parfum pour une seule jolie femme, un parfum pour une seule soirée, « une odeur inédite qui ne vibrerait que l’espace d’un soir ». Il est le seul à pouvoir réaliser cela. Honoré de Balzac lui demande alors de lui composer une eau de toilette avant qu’il n’entreprenne l’écriture de César Birotteau. Guerlain parfume également toutes les éditions d’un journal, La Sylphide, le Journal des élégances. Le succès du jeune parfumeur ne cesse alors de croître et de s’affirmer.
Le développement de ses produits de soins s’intensifie. Dès 1840, les produits en vogue sont signés Guerlain et s’appellent la « Crème de Concombres », le « Serkis des Sultanes » et revendiquent différents bienfaits pour la peau comme la préservation de l’élasticité, la protection contre les effets du soleil ou l’adoucissement de la peau. Ces revendications sont révolutionnaires pour l’époque et peuvent être considérées comme les prémices des créations du XXe siècle. Très vite, son produit vedette sera la « Crème à la Fraise », créée pour préserver la luminosité du teint d’Élisabeth d’Autriche que tout un chacun appelait affectueusement Sissi.

Impérial !
En 1842, Guerlain s’établit au numéro 15 de la rue de la Paix et fait figure de pionnier dans ce secteur qui n’est pas encore l’un des carrefours les plus élégants du monde. À la même période, l’usine est transférée à Colombes sur un domaine plus vaste et plus approprié à son essor.
Tandis que Corot, Courbet, Delacroix peignent leurs chefs d’oeuvre, Guerlain crée « Parfum Impérial », « Bouquet de l’Impératrice », « Bouquet Napoléon » et multiplie ses créations au même rythme que l’essor de sa renommée. Les clients affluent à la boutique. La comtesse de Castiglione, la princesse de Metternich, la duchesse de Mouchy, le prince de Galles, la reine de Belgique, la duchesse de Berry y vont faire régulièrement leurs achats. Les « Laits d’Iris ou de Concombres », La « Pâte d’Amande au Miel » et autres onguents connaissent un succès considérable. Toutes les élégantes se pressent pour acquérir ce fabuleux produit pour les yeux que monsieur Guerlain vient de lancer. « La Pyrommée » va bouleverser l’art du maquillage qui, à cette époque, se limitait au teint et aux lèvres. Cette création, librement inspirée du khôl, très populaire dans les harems, va connaître un succès sans précédent puisqu’elle sera commercialisée pendant un siècle ! Une histoire circule alors à Paris, racontant que Pierre‑François-Pascal Guerlain aurait été initié au secret de ce produit, aux origines ancestrales, par un pacha arménien ayant étudié l’art de la matière en Perse. La découverte de nouvelles senteurs est l’apanage du créateur. C’est grâce à ces odeurs débusquées au coeur de contrées lointaines que le parfumeur opère à la manière d’un alchimiste et mélange des ingrédients qui, au premier abord, n’ont rien d’attrayant. Ainsi en est-il de ces senteurs de sous-bois qui surent conquérir Pierre‑François‑Pascal. Il leur rendit hommage en créant, en 1840, la première senteur chyprée qu’il nomma le plus simplement du monde « Chypre ». Certainement une dilution quelconque, mais dont le succès l’incita à poursuivre dans cette démarche et composer « Cyprisime » en 1854. Jacques se hasarda dans cette voie et conçut « Chypre de Paris » vers 1909. Il ignorait que dix ans plus tard, il donnerait à cet accord un des plus beaux parfums du monde : « Mitsouko ». En 1851, la France sacre Napoléon III empereur. Il veut remodeler Paris et en charge le baron Haussmann, tandis que l’impératrice Eugénie stimule le développement des industries de luxe et se penche, avec un intérêt tout particulier, sur les créations Guerlain.

En 1853, Pierre-François-Pascal lui dédie la célèbre « Eau de Cologne Impériale », toujours vendue de nos jours dans son superbe flacon aux abeilles et à l’étiquette verte. Cet hommage à la beauté de l’impératrice vaudra au fondateur de Guerlain le titre très envié de « parfumeur breveté de Sa Majesté ». Toujours sous l’impulsion de l’impératrice, les premières maisons de couture vont prendre leur essor. Worth sera le premier couturier à présenter ses robes à la cour sur des mannequins vivants. En 1857, Baudelaire suscite le scandale avec Les Fleurs du mal ; le second Empire accélère le rythme de sa valse et Guerlain poursuit son ascension avec des produits aussi surprenants que le « Blanc de Perles » ou le « Bain Cosmétique »…
L’amour est roi en ce milieu du XIXe siècle. Aux Tuileries, à l’Opéra, les diamants éblouissent, les crinolines virevoltent et les épaules nues des femmes émergent du tulle et de la dentelle. Rachel triomphe à la Comédie-Française et Offenbach aux Variétés. S’amuser est devenu l’unique préoccupation des gens du monde.


Parfums d’europe
L’Exposition universelle de 1867 est le bouquet final de ce feu d’artifice. Puis, en 1870, c’est la guerre. Paris résiste et la crème « Camphora », qui cache et soigne les petites imperfections, est proposée dans un adorable petit pot en étain. Cette crème « miracle » est toujours vendue de nos jours sous le nom de « Crème Camphrea ». Presque en simultané et comme un message d’espoir pour le futur, Guerlain invente « Ne m’oubliez pas », le premier bâton de rouge à lèvres. Présenté dans un étui avec poussette et rechargeable, sa sophistication liée à une invention technique fait de lui le premier rouge à lèvres moderne. Cette création révolutionnaire épouse parfaitement l’esprit de cette époque où le développement du commerce et de l’industrie, vigoureusement amorcé sous l’influence de Napoléon III, repart de plus belle.
Un an plus tard, la IIIe République naît. Quelques années après, l’Exposition de 1889 est la réplique républicaine de l’Exposition impériale de 1867. Monsieur Eiffel construit, pour l’occasion, une tour qui fera beaucoup parler d’elle ! Malgré la guerre, Guerlain n’a cessé de s’affirmer. Il est maintenant le parfumeur attitré de toutes les cours d’Europe. Il parfume la reine Victoria d’Angleterre, la reine Isabelle d’Espagne, l’inoubliable Sissi, impératrice d’Autriche, et le grand duc Alexandrowitch.
Les cours d’Europe centrale en particulier lui vouent un attachement exclusif et il créera notamment à leur intention « le Bouquet Princesse Amélie de Furstemberg », l’« Eau de Cologne Russe » et un parfum unique pour la reine de Roumanie. Guerlain règne sans conteste sur le monde de la beauté et du parfum. Il symbolise l’élégance et le raffinement français.

En 1894, l’usine de Colombes, devenue trop petite, est remplacée par celle de Bécon-les-Bruyères. C’est désormais sur les épaules d’Aimé et de Gabriel Guerlain que reposent les destinées de la maison. Aimé, le créateur, s’illustre par de nombreuses compositions : « Fleurs d’Italie », « Skine », « Belle France ». Pour clore ce siècle, Aimé Guerlain veut une prédiction parfumée, un parfum audacieux, quasi révolutionnaire, dont on ne saurait trop dire s’il est pour homme ou pour femme, distingué, avec une pointe de mystère, et c’est « Jicky », considéré en 1889 comme le premier parfum moderne, en harmonisant pour la première fois des produits naturels avec des produits de synthèse.


Ingénues, bas noirs et french cancan
La mode et le savoir-être cessent d’être l’apanage de quelques initiés. Le bon goût s’impose comme une affaire nationale, tandis que la jeune république fête ses vingt-cinq ans. Les messieurs abandonnent le haut-de-forme au profit du melon et le veston commence à faire des émules. Côté dame, le ton est à la femme fleur, la femme déesse. Corsetée, boutonnée, lacée par Doucet, Paquin et Rouff, elle ne se livre que parcimonieusement. C’est la grande époque des « dessous » et des bas noirs révélés par le french cancan dont l’on s’offusque et s’amuse à la fois. Guerlain avait vu juste en s’installant rue de la Paix, car la place Vendôme est désormais le centre de Paris. On dîne chez Maxim’s où deux mondes se mélangent avec tout ce qu’ils comportent de paradoxes et d’équivoques. Les aristocrates de vieille souche, grands de l’industrie et princes des affaires, voisinent et se croisent avec d’authentiques duchesses et d’autres qui le sont moins. Tous n’ont d’autre but que de savoir dépenser ou de savoir oublier.
Dans Paris, il est aussi d’autres univers. Du côté de Belleville ou Ménilmontant, les reines s’appellent Casque d’Or, la Goulue, Cri Cri ou Nini. Un comte authentique, au crayon habile, les immortalise sur un coin de nappe en papier ; c’est Henri de Toulouse-Lautrec. Le « grand petit homme », comme l’appelle Tristan Bernard, symbolise ce xxe siècle naissant, tendre et cynique, avide de firmaments et de ténèbres, échangeant d’anciennes certitudes contre de prochains vertiges. L’« Eau de Cologne du Coq » parfume les bonnes gens qui vont risquer un oeil au Moulin-Rouge, Colette griffonne et ose se couper les cheveux, Marguerite Long fait des gammes, Marie Curie travaille. Dans tous les domaines, la femme s’émancipe et prend une dimension nouvelle, comme « Jicky » le laissait entrevoir. La révolution industrielle bouleverse les mentalités et des inventions surprenantes voient le jour : la TSF, le téléphone, le cinéma. La conquête de l’air s’amorce sur des drôles de machines ; Paul Valéry écrit sur la danse et Bergson sur le rire. C’est dans cette richesse et cette frénésie créatives que Guerlain, avec Pierre à la direction des affaires et Jacques pour la création, continue son oeuvre.
Les nouvelles compositions s’identifient parfaitement à l’époque : le « Mouchoir de Monsieur », « Voilette de Madame », « Bon Vieux Temps », « Muguet », « Rue de la Paix », et le catalogue beauté s’enrichit régulièrement de créations. Parmi les plus remarquées, en 1895, la « Crème Huvé de la Providence » revendique ses propriétés hydratantes et antiméfaits du soleil. Mais la création de produits de soins entrera de plain-pied dans l’ère moderne avec la crème « Secret de Bonne Femme », peut-être le premier produit qui revendique l’hydratation totale. Battue à la main pour lui donner de la légèreté, cette crème innovante, créée en 1904, sera commercialisée jusque dans les années 1990. Presque à la même époque, Jacques crée, en 1906, « Après l’Ondée », tout de grâce et d’ingénuité. Dans les senteurs d’un sous-bois mouillé, on découvre les pas des Jeunes Filles en fleurs que Marcel Proust ne publiera que douze ans plus tard et qui lui vaudront le prix Goncourt.
En 1912, préludant aux heures graves qui se préparent, Jacques Guerlain compose « L’Heure Bleue », un parfum romantique et pénétrant d’une tendresse infinie. En 1914, avant que le ciel ne s’obscurcisse pour quatre ans, une nouvelle boutique s’ouvre au 68, Champs-Élysées. Créée par Charles Mewès, à qui l’on doit également l’hôtel Ritz, sa décoration sera confiée à des artistes venus de Carrare et ses murs comportent pas moins de dix-sept marbres différents.
À la même époque, Rodin et les impressionnistes voient la récompense de leurs audaces. Ils ont fait éclater leur art. Sarah Bernhardt est l’idole des foules et, à l’instar de Cécile Sorel et Jane Harding, demande à Jacques Guerlain de lui composer une senteur unique. La création de ces parfums sur mesure n’empêche pas ce créateur infatigable de poursuivre, toujours avec le même succès, l’infinie variété de ses compositions. Chaque année apporte une fragrance nouvelle : « Quand vient l’été », « Pour Troubler », « Vague Souvenir », « Mi-Mai »…

La Grande Guerre est passée et la France a beaucoup changé. Tout le monde apprend à vivre avec tout le monde. Chacun a sa chance dans cet univers où les cloisons sont tombées. On est entré de plain-pied dans le monde de toutes les possibilités qui est aussi celui des incertitudes. Pour oublier le passé, chacun veut vivre intensément, follement. Paris adopte un nouveau visage. L’électricité éclaire les avenues, les voitures, comme les Panhard ou De Dion‑Bouton, s’accaparent les avenues ; dans une folle audace, les femmes découvrent… leurs chevilles et, grâce à Paul Poiret, abandonnent leurs corsets et leurs lacets. Très vite, Coco Chanel arbitre à Paris les élégances féminines et remonte l’ourlet jusqu’au genou. La robe longue voit sa vie limitée aux grands soirs. On découvre la publicité, le sport, l’aviation. La vie est passionnée et les fêtes données sont aussi pailletées que les robes.
Dans ces années éperdues, Guerlain va tenter de donner à la femme qui se simplifie à outrance, qui semble vouloir se dépouiller de toutes ses armes, le regain nouveau d’un charme inattendu. La vogue est aux chemins de fer. Le Simplon-Orient-Express et le Transsibérien bercent des rêves inavoués. Puccini connaît un triomphe avec La Tosca et La Bohême. Mais c’est le Japon qui va devenir le pays de référence culturelle. Point de surprise donc à ce que Jacques Guerlain baptise sa nouvelle création « Mitsouko », le prénom d’une héroïne du roman La Bataille, de son ami écrivain Claude Farrère. « Mitsouko », cette merveilleuse gerbe de chypré fruité, est un parfum à la formule concise qui, aux dires de Jean-Paul Guerlain, « possède l’odeur rêvée d’une peau de femme. »

« Le talent travaille, le génie crée. » Robert Schumann
Le prolifique et génial Jacques Guerlain vit cloîtré dans son laboratoire et crée « Jasmin », « Bouquet de Faune » dans son flacon Lalique, « Candide Effluve »… Ses parfums se succèdent sans se ressembler, tout en ayant toujours cet air de famille qui sculpte les créations Guerlain. Il passe des vacances sur la Riviera et revient conquis par les effluves citronnés d’un fruit rond et granuleux. De ce voyage naîtra, en 1920, l’« Eau de fleurs de Cédrat ». À cette époque, Paris est au centre du monde, cosmopolite, artistique et d’une grande puissance créatrice. « Paris est une fête », écrit Hemingway et les acteurs de cette vie trépidante s’appellent l’Agha Khan, Stravinski, Dalí, Picasso, Cocteau, Braque, Max Ernst, Miró et Diaghilev, créateur des Ballets russes. Grand ami de Jacques Guerlain, ce dernier lui composera un parfum tout en finesse et sensualité, « Coque d’Or », dont le flacon, librement inspiré du noeud papillon, sera façonné dans du cristal Baccarat bleu nuit recouvert d’une pellicule d’or. En geste d’humour à cette frénésie ambiante, Guerlain lance un clin d’oeil à ses racines et propose sa nouvelle création, la « Poudre aux ballons », dans un écrin un brin désuet qui reprend le dessin de sa première usine de la place de l’Étoile. Le maquillage abandonne les loges des comédiennes et envahit les appartements bourgeois. Les femmes adoptent le nouveau crayon khôl « Lynx » qui permet un maquillage des yeux sophistiqué mais de bon ton. Simultanément, le rouge à lèvres « Rose Lip Bengale » connaît un immense succès. Sa forme allongée est en parfaite symbiose avec le style élancé mis à la mode par les Arts déco. La création du « Rouge d’Enfer » illustre la quête exigeante de Guerlain pour le geste de beauté astucieux, luxueux et pratique. Ce rouge, révolutionnaire pour sa tenue indélébile et surtout pour son design d’une sophistication extrême, bénéficiera d’un brevet déposé en 1924.

Dans l’histoire de la Française, l’année 1925 a marqué une date importante car l’Exposition internationale des Arts décoratifs, en mettant la parfumerie au premier rang des industries de luxe, lui a restitué sa véritable place. Le flacon de « Shalimar », dessiné par Raymond Guerlain, représente la société Guerlain au sein de cette exposition installée dans le hall du Grand Palais et symbolise ces Arts déco inventifs et riches qui puisent dans les matières les plus rares, les plus exotiques. C’est inspiré par cet état d’esprit que Jacques Guerlain, en 1920, composera « Shalimar » qui connaîtra le succès mondial en 1925. Un parfum d’une agressive douceur, au bord de l’interdit, le premier parfum oriental. Le succès appelle le succès et la « Poudre, C’est Moi », dont le nom plagie la célèbre phrase de Louis XIV : « Le roi, c’est moi », est immédiatement adoptée par les facétieuses qui en font le symbole du luxe, de l’audace et de la volupté.

Sa texture impalpable se love dans une boîte dont le dessin s’inspire d’une représentation du Roi-Soleil, ce grand roi, protecteur des arts, qui fit édifier le château de Versailles. Paris continue d’éblouir et les nouveautés se succèdent. En peinture, les fauves, les cubistes et les surréalistes discutent sans fin leurs théories. Picabia et Breton scandalisent, Gide, Claudel et Valéry attirent une foule de disciples. Dans le secret de son laboratoire, Jacques Guerlain crée sans relâche. « Djedi » et « Guerlilas » ornent les vitrines de la boutique des Champs Élysées ; les demandes pour des parfums sur mesure se multiplient. Parfumeur universellement incontestable et incontesté, Guerlain a désormais cent ans d’existence. Dès 1926, des filiales ont été créées comme celles de Berlin et New York en 1927. Cette dernière était-elle déjà pressentie lors du voyage de Raymond Guerlain sur le Normandie qui vit la consécration du parfum « Shalimar » ? Le monde est en effervescence. Les pays lointains comme le Japon et la Chine, dont on a découvert les trésors artistiques lors de la dernière Exposition des Arts déco, attisent l’envie d’aller voir sur place ces merveilles. Guerlain répond à cette demande et « Liu », inspiré par l’héroïne de l’opéra de Puccini, Turandot, ose un flacon en forme de boîte à thé chinoise réalisé par Baccarat. La science et la musique ne sont pas en reste. Paul Langevin et Louis de Broglie sondent l’infiniment petit et prolongent l’oeuvre des Curie. Ravel vient d’écrire sa célèbre Valse, Saint-Saëns et Milhaud ou Poulenc échangent leurs impressions, tandis que Satie compose. Un nouvel art est né : le cinéma. Il va apprendre à parler. Louis Delluc, René Clair et Abel Gance mettent en scène des merveilles qui feront, quelque cinquante ans plus tard, les délices des ciné-clubs. Un nouveau goût se manifeste : celui de l’ailleurs. Ce désir d’exotisme, d’aller au bout du monde, Jacques le concrétise par un parfum, « Sous le vent », qu’il dédie à Joséphine Baker dont il admire la personnalité extravertie. En popularisant l’automobile, Renault et Citroën donnent la possibilité du voyage et le rallye de Monte-Carlo donne la mesure des mécaniques. Mais l’avion, lui, est prometteur des plus grands dépaysements. Les grands raids ont démontré la fiabilité des machines. Seuls la traversée des grands océans et le franchissement des hautes montagnes posent encore des problèmes, mais d’héroïques pilotes, dont Mermoz, vont s’acharner à les résoudre. La légende de l’Aéropostale trouve son chantre en Saint-Exupéry, le poète aviateur. En 1933, année de la création d’Air France, Guerlain, qui a toujours été sensible à l’aventure humaine, compose « Vol de Nuit », certainement l’une des réalisations les plus sophistiquées de Jacques Guerlain. Ce parfum, évoquant les vastes étendues de la nuit, porte le nom du célèbre roman de Saint-Exupéry, l’ami de toujours. En 1935, poursuivant son envol, Guerlain ouvre une deuxième boutique, place Vendôme, dont la décoration très sobre de marbre blanc exalte la richesse des flacons. Un minimalisme avant l’heure qui confirme l’idée que la pure et vraie beauté ne se démode jamais.


Damier rouge et blanc
Parallèlement à ses activités de parfumeur, Guerlain ne cesse de concevoir des produits de soins et de maquillage. Ce dernier devient, à partir de cette époque, plus qu’une coquetterie : un art.
Un art de tirer parti des tons naturels de sa carnation et de mettre en valeur la forme de son visage, la sculpture de ses traits. La femme des années 1930 ne sort ni sans chapeau ni sans maquillage. Si les yeux sont encore discrets, la sensualité se joue sur les lèvres qui sont soigneusement dessinées. Le soleil d’Hollywood, artificiel mais alors à son zénith, jette, lui, ses feux sur une pléiade de stars. Jacques lance alors « Vega », du nom de la plus brillante des étoiles. En maquillage, le mot d’ordre est : Rouge ! Les nouveautés Guerlain jouent sur cette couleur avec les créations du « Rouge Automatique » qui, comme son nom l’indique, s’ouvre facilement d’une seule main ou le « Nouveau Rouge », ludique grâce à ses recharges qui permettent un beau jeu de tonalités. La femme se préoccupe aussi de son corps et des méfaits de l’âge sur son visage. Pour certaines, le sport devient un élément indispensable à une bonne hygiène de vie. Les vacances obligatoires, instaurées par le Front populaire, participent à cet éloge du bien-être. L’hydratation est plus que jamais d’actualité. La toute nouvelle « Crème au Citron » protège et séduit par son parfum discrètement hespéridé. Le teint hâlé devient à la mode et Guerlain crée le produit qui teinte sans soleil, « Teint Doré par le Soleil », quelque cinquante années avant « Terracotta ». En 1939, toujours à l’écoute des femmes, toujours en avance sur son temps, Guerlain lance l’ouverture du premier salon de beauté au monde, au premier étage du 68, avenue des Champs‑Élysées. Très vite, les femmes se pressent dans ce nouveau lieu de l’élégance décoré par Christian Bérard à qui l’on doit la sublime tapisserie de « l’alcôve aux parfums », Jean‑Michel Frank et son mobilier aux lignes fluides, Giacometti et ses appliques fleurs. La couleur bleu céleste et le blanc virginal s’accordent pour que les femmes découvrent, dans la plus grande sérénité, les vertus des massages élaborés par le docteur d’Aubiac, l’efficacité des lotions et pulvérisations, crèmes pour ou contre le soleil et, surtout, du nouveau masque « Miracle », puissant antirides et régénérateur des cellules cutanées. Toutes réclament ce fameux fard à joues gras, « Guerlain’s Scarlet », qui connaît un immense succès outre-Atlantique et cette ligne de produits solaires qui, malgré ses dix ans d’existence, fait toujours figure de pionnière grâce à l’efficacité reconnue et plébiscitée de l’ « Huile pour brunir », « Huile contre le Soleil » et de la surprenante « Crème de jour contre le Soleil et les Taches de Rousseur ».

Etre ou ne pas être ?
Quand les dernières balles ont sifflé sur les toits de Paris, quand les Champs-Élysées ont été descendus, quand Paul Valéry a écrit « Nous, civilisations, savons que nous sommes mortelles », alors on se reprend à sourire et à croire en la paix. À la boutique Guerlain des Champs-Élysées, les GI font la queue. Ils emporteront avec eux un peu de l’air de Paris dans le Michigan ou l’Illinois. L’usine de Bécon-les-Bruyères, qui a subi deux bombardements, est abandonnée et un nouveau site industriel bien plus important s’installe à Courbevoie, toujours proche de Paris. Il réunit sur plusieurs niveaux la fabrication et le conditionnement des parfums, soins et maquillage. C’est dans un bureau minuscule que Jean‑Paul Guerlain fera ses premières gammes, aux côtés de son grand‑père, Jacques. En attendant son entrée dans la société, l’usine de Courbevoie est sous la houlette de Jacques et de Marcel Guerlain. Cet après-guerre voit le développement des techniques dans tous les domaines : les avions, trains et autos rivalisent de vitesse et de confort, la radio et la TV font partager la vie du monde à chaque individu qui le souhaite, les philosophes se reposent la question déjà posée en 1602 : « Être ou ne pas être ? » Aux Deux Magots, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir écrivent et déterminent l’existentialisme, tandis que Malraux et Camus suivent des voies parallèles.
C’est dans ce foisonnement d’idées que Jacques Guerlain crée « Dawamesk », un parfum alluré comme le sont les chansons de Gréco ou de Prévert. La mode française est toujours au premier plan. Jacques Fath et Rochas inventent des femmes fleurs, tandis que Dior stupéfie avec son new-look. La femme découvre les bas nylon et sa féminité, synonyme de gaieté et d’un érotisme de bon ton, triomphe. Conçue en 1940, la crème hydratante « Crémaliment » connaît un nouveau succès. Sa texture légère, liée à un fort pouvoir hydratant et nourrissant, séduit ces femmes qui découvrent les bienfaits de la balnéothérapie dans les stations thermales. La perfection de la beauté devient le sujet numéro un dans les magazines féminins.
« L’Émulsion d’Ambroisie » qui inaugure l’ère des sérums, revendique la protection de l’élasticité de l’épiderme et… tient ses promesses. Son conditionnement, dans un flacon qui rappelle un coquetier, a de quoi surprendre ! En maquillage, la poudre « Visage de Nuée » conquiert, en un rien de temps, les femmes qui désirent un teint parfait, d’autant plus que le port du chapeau devient peu à peu obsolète pour laisser à l’air libre la coiffure dite « petite tête » malicieusement bouclée. Le flacon de « Fleur de Feu » séduit par ses longues lignes élancées, tandis que la voix unique de la Callas stupéfie et les créations des ballets de Béjart étonnent et émerveillent.

La beauté sage
La société Guerlain franchit un nouveau cap. Jacques Guerlain s’occupe de son petit-fils, Jean-Paul, et l’initie aux arcanes de la création. En 1955, tous deux signeront « Ode », un floral impressionniste à la Guerlain, bâti autour des matières préférées de ces deux créateurs : rose, jasmin, iris. Ce poème olfactif sera la dernière composition de Jacques qui désigne Jean-Paul comme son successeur en 1956. Le succès de Guerlain ne cesse de grandir et nécessite l’ouverture d’une troisième boutique. En 1957, c’est au 93, rue de Passy, au coeur du 16e arrondissement, que sera inauguré cet espace feutré et cosy comme un boudoir. La femme doit être parfaite et le souffle de liberté acquis après la guerre disparaît peu à peu. Belle, soignée du bout des ongles à la pointe des cheveux, d’une élégance racée, courtoise, la femme des années 1950 est de retour à la maison. Pour cette femme soucieuse de son apparence, les laboratoires Guerlain poursuivent leurs recherches sur l’hydratation et créent, presque simultanément, la « Crème Supernourrissante » dont les vertus régénérantes et hydratantes revitalisent les tissus, préviennent les rides ou, promesse suprême, les atténuent, tandis que la « Crème acide PH 5,5 » dont le nom évoque, de manière très directe, la recherche scientifique, s’adresse aux peaux à tendance grasse. En 1955, le lancement d’ « Hydroserum » permet à Guerlain d’affirmer haut et fort sa légitimité dans le domaine de l’hydratation. Ce sérum, présenté sous forme d’ampoules, est une petite révolution. Sa forte concentration en éléments actifs apporte à la cellule génératrice du derme les éléments biologiques dont elle a besoin. Durant ces années de recherche sur les cellules de la peau, Guerlain n’oublie pas sa facette maquillage. En 1954, il lui offre un rouge à lèvres qui se définit comme « trois rouges, deux gestes, un étui et les mains propres ». Deux ans plus tard, cette création à l’esprit pratique sera supplantée par un rouge ineffaçable, le « Rouge G de Guerlain » qui connaîtra un succès mondial. Et le jeune Jean-Paul, à peine sorti de l’adolescence, se voit confier le rôle envié mais risqué de créateur exclusif. Le « nez » de la maison, c’est lui maintenant ! Sa première création sera un coup de maître. Déplorant un manque flagrant de parfums masculins, les « oncles » demandent une nouvelle composition dévolue aux hommes. Jean-Paul accepte avec enthousiasme ce premier challenge et donnera, en 1959, un « Vétiver » élaboré, subtilement élégant et indémodable. Toujours d’actualité, cette eau de toilette, conçue autour des racines de vétiver, voit régulièrement sa gamme s’enrichir de nouveautés comme ce « Vétiver Extrême » lancé en 2007. Il surprend, séduit et envoûte.


Nouvelle vague
Après ce coup de maître, Jean-Paul Guerlain songe à créer un parfum féminin. C’est l’idée d’une peau de jeune fille, en l’occurrence celle de sa future épouse, qui donne la première impulsion : « Chant d’Arômes » est un bouquet floral aldéhydé avec un petit air de chypré, qui serait un peu la jonction entre « Mitsouko » et « Chamade ». Nous sommes en 1962, au beau milieu d’une époque avide de nouveautés. Tout doit être « terrible » ou  « formidable ». Le cinéma devient témoignage avec Visconti, Fellini ou Rossellini, tandis que les Français comme Godard, Truffaut et Resnais fondent ce que les critiques de cinéma appelleront la « nouvelle vague ». Le monde se cherche et tente de trouver des voies inédites. Parallèlement au cinéma, le roman devient « nouveau » et les écrits de Butor, Robbe-Grillet perturbent le cénacle des gens de lettres et inventent une nouvelle écriture. La jeune femme de ces années 1960 veut avoir une vie différente de celle de sa mère. Encouragées par le modèle américain, les filles envahissent les universités et postulent de plus en plus aux emplois jadis réservés aux hommes. La féminité aussi prend du large. Les cheveux sont lâchés ou retenus avec une négligence étudiée, les pantalons commencent à remplacer les jupes et le visage est largement maquillé. Désormais, la beauté est sexy, la jeunesse féminine découvre les Beatles et assume une conduite qualifiée par certains de provocante. Guerlain, qui ne s’est jamais lancé dans l’univers de la haute couture et du prêt-à-porter, toujours fidèle à la philosophie des fondateurs qui était « nous fabriquons ce que nous savons faire, et nous vendons ce que nous fabriquons », invente ses propres codes de maquillage en liaison avec les tendances de la mode. Ainsi, chaque année, deux collections sont conçues et proposées. De mono, les fards à paupières deviennent duo. Changeant et capricieux, le maquillage s’adapte au style de chaque femme. L’eye-liner, qui promet un regard infiniment grand, devient le « best-seller » des collections. « L’oeil de biche », c’est ainsi que l’on nomme ce trait fin et précis d’eye-liner qui dessine le contour de l’oeil, séduit les « modeuses » et les jeunes « debs ». La sophistication Guerlain s’exprime aussi dans les ombres à paupières aux tonalités parfois hardies, mais à la texture impalpable. En 1967, petite révolution dans le regard : Guerlain complète sa gamme de produits pour les yeux et lance « Golden Cilpen », un mascara à la formule innovante et déjà rechargeable. Les produits de soins s’adaptent également à cet engouement pour le maquillage. La « Base de Maquillage Hydratante » hydrate et protège la peau, tandis que « Matfilm » unifie le teint sans le dessécher. Mais le parfum est toujours le fer de lance de la société. Les créations s’enchaînent et appellent le succès. En 1965, Jean-Paul Guerlain compose « Habit Rouge » dont le nom évoque le monde de l’équitation, terrain de prédilection de la famille Guerlain. En effet, tous sont cavaliers et Jean-Paul Guerlain en particulier. Il participe aux Championnats du monde de dressage de 1976 et continue d’exercer sa passion dans sa propriété des Mesnuls. Pas de surprise donc à ce que cette deuxième fragrance pour homme soit étroitement liée à cet univers de passion. « Habit Rouge » est un parfum de tendre chasse, un « Shalimar » pour homme, tant la présence de la vanille est bouleversante. À la même époque, les hommes vont, pour la première fois, toucher le sol de la Lune ; la technologie prend le pas sur l’humain et la publicité devient une puissance incontournable.


Un vent de liberté
À la fin des années 1960, la société française va connaître une incroyable mutation au travers de prises de conscience et de changements de pensée sur les libertés, la sexualité, les tabous. Les traditions sont mises à mal, les étudiants se rallient au mot d’ordre « il est interdit d’interdire ». En 1969, en écho à ce vent de liberté, Guerlain répond par la création d’un véritable parfum de libération, un principe féminin à l’état pur, capiteux, avec une pointe de narcissisme, puisé dans les senteurs du règne végétal et animal. « Chamade » est un floral qui utilise le bourgeon de cassis pour la première fois en parfumerie, une audace pour illustrer ce nom inspiré du livre de Françoise Sagan. Ajoutez à cela un flacon en forme de coeur inversé, évoquant le rythme ardent d’un coeur qui bat la charge. Dans Le Figaro de l’époque, un journaliste écrivit : « “Chamade” est une phrase de Sagan illustrant un sourire de Bardot. » Tout un programme !

Le développement de la marque se réalise également par l’implantation des boutiques parisiennes. C’est en 1965 que Guerlain franchit la Seine et s’installe au beau milieu de la rive gauche, au 29, rue de Sèvres. Au coeur de ce quartier jeune, la Sorbonne n’est pas loin, cette nouvelle boutique se veut résolument, par son design, complètement différente de celle des Champs-Élysées. Adopté d’emblée, cet espace sera parfois appelé « Saint Guerlain des Prés ». La boutique de la rue de Sèvres possède toujours cette personnalité forte et bien ancrée. Quelques années plus tard, en 1973, comme pour mettre l’accent sur la pérennité de la marque, Jean-Paul Guerlain plonge dans ses souvenirs d’enfance pour composer l’« Eau de Guerlain », une eau rafraîchissante et rassurante qui évoque le foin coupé au beau milieu de l’été. Le sculpteur Robert Granai, qui avait fait ses premières armes chez Guerlain en créant le flacon de « Chamade », conçoit pour cette eau d’allégresse un flacon rond parcouru de stries en son centre, comme celles formées par les torrents qui ravinent la terre de leur courant puissant. Nous sommes en 1975 et Guerlain, en accord avec la nouvelle liberté des femmes, leur offre « Parure », une fragrance d’une féminité absolue habillée de lilas et de prune. Un parfum faussement sage, une sorte de feu sous la glace. Libres dans la vie, les femmes le sont aussi dans leur façon de se maquiller. Le maquillage waterproof devient le « must have » de la décennie. Les yeux en voient de toutes les couleurs et l’influence des tons d’Orient s’impose dans les gammes.


Femmes des années 80
Cet Orient qui fait rêver et voyager, sera symbolisé par un parfum tout à fait particulier, construit sur la structure du Boléro de Ravel : « Nahema ». Créé en 1979, il aura valu pas moins de cinq cents essais et plus de quatre ans de travail à Jean-Paul Guerlain. « Nahema » est une rose absolue, élaboré sur un fond boisé et fruité. Par son mélange de fruité et de violence, « Nahema » suggère l’idée d’une femme indépendante, à la fois libre et plus femme qu’avant. Cette notion de liberté se retrouve également dans les produits de soins. Dès son lancement, les peaux jeunes adoptent les crèmes teintées de la ligne « Ultra-Sport » dont le packaging brun clair évoque la couleur du hâle après un week-end en bord de mer. Après la joyeuse anarchie des années 1970, l’aube des années 1980 s’annonce sous de plus sombres auspices : crise du pétrole, croissance du chômage, apparition d’un virus qui fera des ravages. Pour échapper à l’angoisse, les femmes deviennent des « battantes » et affirment haut et fort que « lorsqu’on veut on peut ». Les cosmétiques n’embellissent plus seulement, ils soignent et réparent. Tout pour rester jeune ! Dans leur nouvelle usine inaugurée à Chartres en 1973, et exclusivement dédiée aux produits de soins et de maquillage, les laboratoires Guerlain identifient les grands responsables du vieillissement que sont les radicaux libres. Leurs recherches leur permettront d’élaborer « Évolution », la première ligne de produits anti-radicaux libres grâce à son complexe ART (Anti-Relâchement Tissulaire), tandis que la ligne « issima » propulse la marque dans le top ten des produits de soin anti‑âge : haute technologie des formules, textures luxueuses et enveloppantes, parfum discret, conditionnement luxueux d’un beau verre bleu profond et capot or dessiné par Robert Granai, tout concourt à faire d’« issima » la marque premium de Guerlain. Toujours dans le domaine du soin, 1987 verra la naissance d’« aquasérum » qui, quelques années plus tard, sera le produit de soin le plus vendu chez Guerlain. Sa performance technique, alliée à un packaging élégant et pratique, fait de cet hydratant le produit incontournable pour les peaux sèches ! Jean‑Paul Guerlain poursuit son travail de créateur avec « Jardins de Bagatelle », un extraordinaire bouquet de fleurs blanches, très vif, à la manière d’une « bagatelle », petite fantaisie musicale qui s’offre la beauté d’un flacon drapé de plis évoquant l’épaule d’une nymphe.

Pour Guerlain, les années 1980 riment avec audace et maquillage. En 1984, la marque, qui a dépassé les cent cinquante ans d’existence, invente et lance le premier maquillage nomade qui s’applique en un tour de main et donne bonne mine sans soleil. Dès la sortie de « Terracotta », un vent de folie souffle sur la marque. Plus qu’un succès, un raz de marée commercial. Numéro un aux États-Unis et en Europe, la ligne « Terracotta » séduit et inspire d’autres marques…
Vraiment, ces années 1980 sont pour Guerlain une véritable révolution dans le maquillage. Parallèlement à « Terracotta », une poudre new-look, inconnue jusqu’alors, est créée par Guerlain en 1987. Il s’agit des « Météorites », une poudre libre maîtrisée, totalement révolutionnaire. Dans un boîtier précieux, inspiré d’une boîte à poudre de Catherine de Médicis, est rassemblé un nombre précis de petites billes de plusieurs couleurs, choisies avec minutie car chaque couleur corrige ou exalte le teint de celle qui la porte. Le rose donnera bonne mine, le vert estompera les rougeurs, l’or irisera le teint, etc. Les « Météorites » connaîtront un succès mondial, en particulier dans les pays d’Asie.

C’est en 1986 que le « Rouge Bicolore » bouleverse le concept du bâton de rouge à lèvres inventé par Guerlain en 1870. Comme son nom le laisse deviner, « Rouge Bicolore » propose, sur le même raisin, deux teintes identiques ou en harmonie. L’une sera mate, l’autre nacrée. Il s’agit de proposer à la femme un rouge à lèvres bijou dans son étui d’or qui symbolise toute l’audace créative de la marque. Et l’homme dans tout cela ? Jean-Paul Guerlain pense à lui, à cet homme qui a vu la déferlante féminine s’imposer dans tous les univers ces vingt dernières années. À cet homme qui, parfois, a perdu de sa belle assurance, il dédie « Derby », un parfum « barbare mais très civilisé » où la note cuir boisée épicée s’appuie sur une jolie note oeillet. Très confidentiel, « Derby » est dorénavant mis en avant dans les boutiques exclusives Guerlain.
Toujours visionnaire, Guerlain pressent que, très vite, les comportements féminins vont évoluer. La fin de la décennie voit l’amorce de ce que l’on appellera le « cocooning ». Les femmes lâchent leur club de gym et se reconvertissent dans la relaxation New Age. L’Orient, source de sagesse, est à la mode. Et c’est dans cette quête de spiritualité que, en 1989, Jean-Paul Guerlain va créer « Samsara » pour la femme qui partage sa vie. Un parfum à la structure olfactive inédite et surprenante qui allie, en facettes principales, une fleur, le jasmin, et un bois, le santal. Deux matières précieuses issues de l’Inde où Jean-Paul Guerlain a fait construire une usine pour distiller ce jasmin alors réservé aux cérémonies religieuses. « La femme se réincarne en Guerlain », comme l’affirmera l’accroche de la publicité créée par Jacques Séguéla. En 1992, tandis que se profile « Héritage », un nouvel homme qui symbolisera toutes les valeurs de Guerlain, les laboratoires s’intéressent aux peaux fragilisées et travaillent à reconquérir leur équilibre menacé. La ligne « Odelys », composée de six produits, est élaborée avec les meilleurs éléments végétaux et minéraux extraits de la nature. En 1993, peut-on recréer le paradis ? La joie et l’amour certainement, avec Jean‑Paul Guerlain qui, quelques mois plus tard, fêtera l’art d’être grand-père en créant « Petit Guerlain » pour ses petits-enfants, dans la toute nouvelle usine de parfums installée à Orphin, près de Rambouillet et dont l’inauguration donnera lieu à une grande fête en juin 1994.
Cette date est également un pivot dans l’histoire générale de Guerlain car la société, riche d’un siècle et demi de créations, quitte le giron familial et intègre LVMH, le premier groupe de luxe mondial. Une nouvelle ère de passion créative s’instaure. En 1996, « Champs-Élysées » fête les racines de Guerlain en rendant hommage à l’avenue dite « la plus belle du monde ». Ce floral lumineux et pétillant, né de l’imagination d’Olivier Cresp et de Sylvaine Delacourte, rend hommage à la Parisienne chic et à la beauté radieuse incarnée par Sophie Marceau, nouvelle égérie de ce parfum élégant qui réconcilie le passé et le futur. Jean-Paul Guerlain partage désormais son temps entre la création et la gestion de sa plantation d’ylang-ylang aux Comores. Il compose « Coriolan » comme une galaxie d’odeurs offerte aux hommes. Quelques mois plus tard, pour clore ce millénaire en parfums, Jean‑Paul Guerlain dévoile son émotion lors de la floraison des cerisiers au Japon. « Cherry Blossom » sera d’abord réservé aux femmes japonaises puis, sa mise en vente sera étendue à tous les pays d’Asie. Les produits de soins sont toujours placés sous l’égide de la ligne « issima ». Dès 1997, le soin Guerlain vivra une succession ininterrompue d’innovations technologiques. De nombreux brevets seront déposés, liés à d’importantes découvertes sur la structure de la peau telles que la jonction dermo-épidermique, dermo-musculaire… Elles ont permis de faire des avancées spectaculaires et audacieuses dans le domaine du soin, recherche solidement soutenue par les laboratoires de recherche LVMH.


Excellence
Parallèlement à la ligne « issima », Guerlain développe une ligne de soins blanchissants conçue exclusivement pour les femmes asiatiques. Quelque cent soixante‑dix ans après le « Blanc de Perles pour blanchir la peau », « Whitening Care » est le résultat de nombreuses années de recherche et répond aux attentes de ces femmes qui désirent un teint clair d’une luminosité exceptionnelle. Avec cette création, Guerlain s’assure une prépondérance et une notoriété importante dans ces pays d’Asie dont le développement économique est en pleine croissance. En 1998, Guerlain confirme son savoir-faire et lance « Whitening Process » qui sera suivi, en 2000, par une ligne à la pointe de la technologie : « issima Perfect White ». Cette gamme de soins, riche de sept produits, protège et éclaircit l’épiderme en cultivant l’esprit glamour et le savoir-faire Guerlain. Formules, textures, packaging convergent vers un seul objectif qui est celui d’atteindre l’excellence. En 1991, le maquillage est devenu d’or. Écrins précieux, poudres évanescentes, fards à joues à la texture impalpable. L’« Or de Guerlain » s’inscrit dans l’esprit Guerlain où les valeurs du savoir-faire se combinent avec l’indispensable touche glamour.
Guerlain aborde les années 2000 avec détermination, créativité et foi dans le futur. Un livre, Enfance, enfance, édité pour l’Unicef, ouvre ce xxie siècle. Les profits de sa vente seront destinés aux enfants qui n’ont pas la chance d’accéder aux espoirs annoncés par ce nouveau millénaire. En 1999, les « Aqua Allegoria », dont la création a apporté un souffle nouveau à la marque, séduisent de jeunes clientes par leur fraîcheur et leur spontanéité. Ces eaux liées à la nature s’enrichissent chaque année de deux nouvelles fragrances : « Pamplelune », « Herba Fresca », « Grosellina »… Et les plus récentes qui verront le jour en 2008 : « Figue-Iris », « Laurier-Réglisse ». C’est en 2002, que, à sa demande, Jean-Paul Guerlain devient consultant auprès du Président pour tout ce qui touche à la qualité des matières premières naturelles, tout en s’impliquant dans certains projets. Des parfumeurs extérieurs, au talent reconnu, participent à la création, sous la houlette de Sylvaine Delacourte, Directrice Création Parfum. C’est Maurice Roucel et Sylvaine Delacourte qui signent, en 2003, « L’Instant de Guerlain », un parfum de peau, un parfum de lumière avec le magnolia en majesté. Cette nouvelle fragrance qui inaugure une famille olfactive inédite, celle des ambrés cristallins, est inspirée de ces moments rares où tout peut basculer entre un homme et une femme. L’histoire d’amour continue en 2004 avec la création de « L’Instant de Guerlain pour Homme ». Ce parfum froid et lumineux, chaud et sensuel, imaginé par Béatrice Piquet et Sylvaine Delacourte, séduit immédiatement la jeune génération masculine.


Le glamour à la bouche
Le maquillage connaît un essor flamboyant. Sous l’impulsion d’Olivier Échaudemaison, Creative Director, qui a rejoint Guerlain en 1999, les lignes « Terracotta » et « Météorites » continuent d’affirmer leur originalité créative en proposant, chaque année, de nouveaux produits ou des teintes inédites. Olivier offre un souffle nouveau à « Terracotta » et s’amuse à glisser quelques pointes d’orientalisme parmi ces créations très citadines, comme le khôl, oui, mais de différentes couleurs dont un bleu surprenant. En 2005, ce créateur audacieux réussit un coup de maître avec « KissKiss » qui connaît, dès sa sortie, un succès retentissant. Ce rouge à lèvres chic et innovant, dont le design est né de l’imaginaire du designer Hervé Van der Straeten, séduit par sa palette riche de quarante coloris et sa texture riche et fondante. Cette véritable sculpture miniature, composée de trois cubes superposés, inspirera une gamme complète de laques, gloss et rouges à lèvres transparents. Beaucoup d’élégance, un brin d’insolence… « KissKiss » parle d’exception et met le glamour à la bouche.

Luxe, calme et volupté
Il fallait un écrin digne de ce nom pour accueillir ces merveilles. Renato Semerari, alors Président, et Laurent Boillot, Directeur Général, demandent à l’architecte Maxime d’Angeac et au designer Andrée Putman de réenchanter ce temple de la beauté qu’est la boutique des Champs-Élysées. Beaucoup de doigté et de patience pour intervenir dans cet espace inscrit à l’inventaire des Bâtiments de France. Challenge réussi. La boutique devient la « Maison Guerlain », lumineuse et magnifiée par un « ruban d’or », composé de trois cent cinquante mille tesselles d’or, imaginé par Maxime d’Angeac et réalisé par Pierre Mesguich. L’orgue à parfums, surmonté d’un lustre géant, accueille les clients déjà sous le charme. Andrée Putman l’a voulu gigantesque, comme un écho à ses « fontaines impériales » dont la sobriété faite d’acier et de verre rappelle le cheminement du parfum au sein de l’usine d’Orphin. Le Spa, situé au premier étage, est également revisité par Maxime d’Angeac et Andrée Putman. Le minimalisme du style Putman habille huit cabines d’un blanc virginal éclairé par un gigantesque miroir pavé d’or. Maxime d’Angeac réadapte l’ensemble de l’espace qui prodigue maintenant des soins de balnéothérapie et restaure habilement deux cabines « vintage », conçues en 1939.
À l’internationnal les boutiques Guerlain sont maintenant au nombre de sept : deux au Canada, une à Tokyo, trois aux États‑Unis, une à Moscou. Elles suscitent le désir avec des éditions limitées autour d’anciens parfums ou de créations récentes, des eaux de parfum créées autour de matières premières précieuses, des flacons uniques, en cristal de Baccarat ou ornés de pierre de jais. Pénétrer dans l’une de ces boutiques, c’est connaître et vivre ce que Baudelaire nommait « luxe, calme et volupté ».


Or et futur
En 2005, cet univers du soin qui ne cesse de se développer, avec le nouveau « Super Aqua-Serum » et sa nouvelle gamme de cinq produits pour le visage et le corps, n’a pas fini de nous surprendre. Depuis sa naissance, Guerlain a toujours voué à la nature et à ses dons qu’elle délivre une attention, voire même un amour particulier. Cette nature qui prodigue ces matières premières chères aux créations de la marque : rose, iris, aubépine, lys, pivoine, fève de cacao, cèdre bleu de l’Atlas… jusqu’à l’orchidée de la merveilleuse « Orchidée Impériale », la dernière création, le joyau du soin né de la recherche Guerlain en 2006. « Orchidée Impériale » tire son exception des racines de la fleur connue pour sa longévité et l’opiniâtreté qu’elle met à pousser là où rien ne pousse. Cette crème somptueuse, chef de file du soin premium Guerlain, sera très vite l’amorce d’une nouvelle ligne en s’enrichissant, dans la foulée, d’une crème yeux et lèvres.
Déjà se profile, pour 2008, un sérum « booster » et d’autres produits aux revendications ambitieuses. La création de la ligne « Success Future » en 2007 témoigne, une fois de plus, de la vitalité créative de Guerlain. C’est à Hélène Courtaigne Delalande, orfèvre talentueuse, que l’on doit ces écrins d’or marqués d’un sceau bleu profond où s’imprime le double G.
C’est aussi de l’or qui habille les nouveaux boîtiers du fond de teint poudre « Parure » et des ombres à paupières. Dessiné par Hervé Van der Straeten, ce poudrier interprète librement l’imaginaire de « KissKiss ». Il illumine d’un éclat précieux les ombres à paupières enrichies d’un khôl et met en valeur la finesse du fond de teint compact créé par Olivier Échaudemaison.
Chic, urbain et actuel, « Parure » possède dans sa formule des perles de cristal qui réveillent la luminosité du teint et lui donnent ce fini proche de la perfection. À peine lancé, ce fond de teint nouvelle génération connaît un succès incroyable dans tous les pays, avec une mention particulière pour ceux d’Asie où les femmes affectionnent le fond de teint poudre. Et, comme toutes les créations Guerlain, « Parure » est très légèrement parfumé. C’est la Rosa Centifolia qui a été choisie pour ses effluves délicats et féminins. Le parfum, ce messager de tant de promesses, accompagne avec brio l’année 2006. La belle et brillante Hilary Swank qui nous a tant émus en boxeuse obstinée dans le très beau Million Dollar Baby, rend fougueuse et imprévue la violette d’« Insolence ». Cette reine du grand écran aux deux oscars incarne ce parfum d’audace où l’esprit Guerlain s’exprime au travers de deux matières premières fétiches. L’iris et la violette sont certes bien présents mais surdosés et confrontés aux fruits rouges pour un effet dynamique et… insolent. Nous savons bien que le parfum nous entraîne dans un univers onirique et qu’il possède la capacité de nous émerveiller.

« L’Instant Magic », composé en 2007 par Randa Hammami et Sylvaine Delacourte, est une histoire, un conte autant qu’un parfum fleuri boisé. Émotion de la rencontre avec le parfum, sentiment de plénitude de vivre un instant magique.
Et le futur ? Que va-t-il se passer en 2008 ? Des créations, de nombreuses innovations vont surprendre, séduire et deviendront peut-être les icônes de demain. « Terracotta » arbore les couleurs des continents, « Le 2 de Guerlain » nous dessine un regard en 3D, « Super Aqua‑Sérum » devient encore plus actif, le teint est clair et lumineux avec la nouvelle ligne « Perfect White », deux nouvelles « Aqua Allegoria » fêteront le printemps et un nouvel homme nous invitera dans son histoire parfumée… Guerlain fête ses cent quatre-vingts ans. Anniversaire extraordinaire pour cette grande dame qui ne fait pas son âge. À bientôt donc pour les deux cents ans !!!


Auteur : Elisabeth Sirot